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FMots et histoire

L’Aéropostale et les premières lignes

Par Max · · 3 min de lecture

Photo ancienne en noir et blanc d'un monoplan Latécoère 28 en vol au-dessus des hangars d'un aérodrome
Latécoère 28 en vol au-dessus de l'aérodrome de Montaudran, à Toulouse, entre 1927 et 1933. — Archives municipales de Toulouse · Pubblico dominio — Wikimedia Commons

Le 25 décembre 1918, un biplan Salmson décolle du terrain de Montaudran, à Toulouse, avec à son bord le pilote René Cornemont et l’industriel Pierre-Georges Latécoère, cap sur Barcelone. Ce vol inaugure une ligne qui, en une douzaine d’années, reliera la France à l’Afrique de l’Ouest puis à l’Amérique du Sud, et qui deviendra, sous le nom d’Aéropostale, l’une des sources d’Air France.

Un constructeur de wagons à Montaudran

Latécoère dirige une entreprise de construction ferroviaire lorsqu’il se lance dans la fabrication d’avions pendant la Première Guerre mondiale. L’armistice laisse des usines, des appareils et des pilotes sans emploi ; il imagine de les mettre au service du courrier, avec un projet que beaucoup jugent extravagant : relier Toulouse à Dakar, puis à l’Amérique du Sud. Les Lignes Latécoère, que leurs équipages appellent simplement « la Ligne », desservent Barcelone et Alicante, atteignent Casablanca en 1919, puis Dakar en 1925. Les avions sont pour l’essentiel des Breguet 14, biplans hérités de la guerre, au moteur capricieux.

Didier Daurat et la discipline du courrier

Le chef d’exploitation Didier Daurat, arrivé en 1920, fait de la régularité une obsession : le courrier doit passer, quelle que soit la météo. Les pilotes commencent souvent comme mécaniciens, apprennent chaque tronçon et chaque terrain de secours, et volent à vue, sans radio, en suivant la côte. Saint-Exupéry s’inspirera de lui pour le personnage de Rivière, chef intransigeant et solitaire. Les escales du Sahara, Cap Juby, Villa Cisneros, Port-Étienne, sont des postes isolés au milieu de territoires insoumis ; plusieurs pilotes tombés en panne y sont faits prisonniers et rendus contre rançon. Saint-Exupéry dirige l’escale de Cap Juby en 1927 et 1928.

1927, le rachat par Bouilloux-Lafont

En 1927, Latécoère cède son entreprise à Marcel Bouilloux-Lafont, homme d’affaires installé en Amérique du Sud, qui la rebaptise Compagnie générale aéropostale. L’objectif change d’échelle : Rio de Janeiro, Buenos Aires, Santiago du Chili, la Patagonie. Des filiales sont créées sur place, dont l’Aeroposta Argentina. Pour battre le bateau, il faut voler aussi la nuit, ce qui suppose des terrains balisés par des feux, des phares au sol et des instruments encore rudimentaires. Le vol de nuit devient une spécialité de la Ligne, puis le titre du roman que Saint-Exupéry publie en 1931.

Mermoz, Guillaumet et les Andes

Jean Mermoz, entré à la Ligne en 1924, devient la figure publique de l’épopée. Pionnier des vols nocturnes en Amérique du Sud, il s’attaque à la cordillère des Andes, se pose en panne sur un plateau d’altitude et en redécolle en laissant l’avion prendre de la vitesse vers le vide. En juin 1930, Henri Guillaumet s’écrase en plein hiver austral dans les Andes et marche cinq jours dans la neige avant d’être recueilli ; Saint-Exupéry, qui l’a cherché en vol, raconte l’épisode dans Terre des hommes. Je préfère ce livre à Vol de nuit : il est plus proche des hommes que de la légende.

L’Atlantique Sud en hydravion

Restait le maillon le plus long, l’océan. Pendant des années, le courrier franchit l’Atlantique Sud par bateau rapide entre Dakar et Natal, et perd une partie de l’avance gagnée en vol. Les 12 et 13 mai 1930, Mermoz, le navigateur Jean Dabry et le radio Léopold Gimié relient Saint-Louis du Sénégal à Natal, au Brésil, à bord de l’hydravion Latécoère 28 « Comte-de-La-Vaulx », en un peu plus de 21 heures. C’est la première traversée commerciale de l’Atlantique Sud par les airs. La démonstration est faite, même si un service aérien régulier au-dessus de l’océan ne s’installe qu’au milieu des années 1930. Aujourd’hui, un Airbus A350 ou un Boeing 787 franchit le même bras de mer en quatre heures environ, sur deux moteurs, sous les règles ETOPS qui encadrent l’éloignement des terrains de déroutement.

La crise de 1929 et les difficultés financières de Bouilloux-Lafont emportent la compagnie, mise en liquidation en 1931. En 1933, ses lignes et ses équipages rejoignent Air France, née de la réunion de cinq sociétés. Mermoz disparaît le 7 décembre 1936 au-dessus de l’Atlantique Sud, à bord de l’hydravion « Croix-du-Sud » ; Guillaumet est abattu en Méditerranée en 1940, Saint-Exupéry disparaît en mission en 1944. Toulouse est restée la ville de l’aéronautique : l’Airbus A380 y a été assemblé, l’ATR 72 aussi, et l’ancien terrain de Montaudran abrite depuis 2018 L’Envol des Pionniers, consacré à la Ligne et à ses équipages.

Questions de passagers

Pourquoi parle-t-on de « la Ligne » ?

C'est le surnom donné par les pilotes et les mécaniciens à l'entreprise de Latécoère, puis à la compagnie qui lui succède. Le mot désignait à la fois le réseau, de Toulouse à l'Amérique du Sud, et la communauté qui le faisait vivre. Saint-Exupéry l'emploie dans ses livres.

L'Aéropostale transportait-elle des passagers ?

Marginalement. Sa raison d'être était le courrier, financé par les contrats postaux, et les appareils de l'époque n'emportaient qu'une poignée de personnes quand ils le pouvaient. Le transport de passagers sur ces routes ne prend son essor qu'après la création d'Air France.

Où découvrir cette histoire aujourd'hui ?

À Toulouse, L'Envol des Pionniers occupe les bâtiments historiques de Montaudran et retrace l'aventure de la Ligne. Le musée Aeroscopia, près de Blagnac, et le musée de l'Air et de l'Espace au Bourget complètent la visite. Certains appareils exposés sont des répliques.